Tidetable · No 9 · 4 novembre 2026

La boule qui tombe à une heure

Depuis 1833, une boule rouge descend le long d’un mât à Greenwich à une heure. C’est la façon la plus lente jamais imaginée pour transmettre l’heure, et la plus honnête.

Par Ilse Marrow · 9 minutes · Lire la lettre sur le Web

Chaque après-midi, à une heure moins cinq, une boule rouge monte à mi-hauteur d’un mât sur le toit de Flamsteed House, à Greenwich, puis s’arrête. À une heure moins deux, elle monte jusqu’en haut. À une heure pile, elle tombe.1 Voilà toute la représentation, et elle a lieu depuis 1833.

Le jeudi où je suis allée la voir, nous étions environ quarante dans la cour en contrebas, la plupart en train de lever leur téléphone pour filmer une boule en train de faire ce que font les boules.

J’étais venue voir une horloge sans cadran. Une boule horaire donne l’heure une fois par jour, à quiconque peut la voir, et elle le fait sans bruit. Elle ne fait pas tic-tac, elle ne sonne pas, elle n’a pas d’aiguilles. Pendant cinq minutes, elle se prépare, puis, en moins d’une seconde, elle vous indique quelque chose de précis.2 Elle a été conçue pour des gens qui avaient davantage besoin de cette seconde que de tout ce que l’horloge aurait pu leur dire d’autre.

Une horloge pour les navires

Les gens pour qui elle avait été conçue se trouvaient sur le fleuve. Dans les années 1830, la Tamise en aval de Greenwich était remplie de navires sur le point de partir pour des mois en mer, et chacun emportait un chronomètre : une montre lourde, dotée d’un ressort soigneusement réglé, logée dans une boîte à cardan, réglée sur l’heure de Greenwich et conservée à cette heure, aussi fidèlement que possible, pendant tout le voyage.

La raison, c’est la longitude. Un navigateur peut déterminer le midi local grâce au soleil, au moment où il est le plus haut dans le ciel, où que se trouve le navire. Si le chronomètre indique qu’il est deux heures et quart à Greenwich au moment où arrive le midi local, le navire se trouve à deux heures et quart de rotation de la Terre vers l’ouest; comme la Terre tourne de quinze degrés par heure, cela signifie qu’il est à trente-trois degrés et trois quarts à l’ouest de Greenwich. Chaque écart de quatre minutes correspond à un degré. La méthode est simple. Tout dépend de la montre.

La montre doit donc être juste, ou du moins se tromper de façon prévisible.3 Une seconde d’erreur au chronomètre entraîne une erreur de quinze secondes d’arc dans la position, ce qui représente environ un quart de mille marin à l’équateur.4 Une montre qui dérive de quelques secondes par jour aura, au bout d’un mois, déplacé discrètement le navire de plusieurs milles; et plusieurs milles, c’est la différence entre l’entrée d’un port et les rochers à côté.

Avant l’arrivée de la boule, un capitaine qui voulait vérifier son chronomètre par rapport à l’heure de Greenwich devait l’envoyer à terre, ou envoyer un second avec une montre de poche comparer l’heure avec celles des horloges de l’observatoire, puis revenir à la rame avec le résultat. Ce n’est pas une bonne façon de traiter un instrument délicat. La boule horaire a renversé le problème : au lieu d’amener les montres jusqu’à l’heure, elle envoyait l’heure jusqu’aux montres, au-dessus de l’eau libre, à la vitesse de la lumière.

L’idée venait d’un officier de marine, Robert Wauchope, qui en installa la première à Portsmouth en 1829. Quatre ans plus tard, l’astronome royal John Pond fit installer celle de Greenwich sur le toit de Flamsteed House, le plus ancien bâtiment de l’observatoire. À quelques interruptions près, dues aux tempêtes et aux réparations, elle tombe depuis.

Pourquoi une heure, et non midi

Midi semblerait l’heure toute désignée. C’est l’heure que mesurent les astronomes, celle que marque le soleil lui-même. C’est précisément pour cela qu’elle n’a pas été choisie. À midi, les astronomes de Greenwich étaient occupés à leurs instruments, à chronométrer le passage du soleil au méridien, et personne ne pouvait être affecté à la manœuvre de la boule. Une heure leur laissait le temps de terminer, de vérifier l’horloge et de monter sur le toit.

Cette heure insolite a fait son chemin. Les boules horaires d’autres ports ont suivi Greenwich et tombaient à une heure, tandis qu’aux États-Unis, à commencer par l’observatoire naval de Washington en 1845, elles tombaient le plus souvent à midi.5 Personne, pressé, ne concevrait un signal horaire public autour de l’heure du dîner d’une petite équipe. Mais c’est bien ce qu’était ce signal : pas une abstraction venue du ciel, mais une promesse faite par des personnes bien précises, qui seraient au sommet d’un bâtiment à un moment bien précis.

J’aime davantage les cinq minutes d’avertissement que la chute elle-même. À une heure moins cinq, la boule monte à mi-hauteur : c’est l’instruction. Arrêtez ce que vous faites, repérez le mât, ouvrez le chronomètre et préparez le crayon. À une heure moins deux, elle monte jusqu’en haut, et vous la regardez. Le signal, ce n’est pas le moment où la boule touche le sol, mais celui où elle commence à bouger. Quiconque détourne le regard à une heure et regarde de nouveau ensuite l’a manqué, et il n’y aura pas de deuxième chance avant demain.

Le canon et la boule

Certaines villes préféraient le bruit. À Édimbourg, un canon est tiré du château à une heure depuis 1861, et c’est encore le cas, sauf le dimanche et quelques jours fériés. Le canon fonctionne dans le brouillard, contrairement à la boule, et il rejoint les gens qui ne regardent pas le bon toit. Il a un défaut, que quiconque vit à Édimbourg finit par apprendre : le son est lent.

À température ambiante, le son se déplace dans l’air à environ 343 mètres par seconde. À un kilomètre du château, le boum arrive avec trois secondes de retard; à deux kilomètres, six. Pour régler une horloge de cuisine, ça n’a pas d’importance. Pour vérifier la marche d’un chronomètre, c’est catastrophique, à moins de connaître la distance et de soustraire le délai.6 Les chemins de fer avaient leur propre bruit.

The startings and arrivals of the cars are now the epochs in the village day. They go and come with such regularity and precision, and their whistle can be heard so far, that the farmers set their clocks by them, and thus one well-conducted institution regulates a whole country.

Henry David Thoreau, Walden (1854), “Sounds”

Thoreau écrivait au sujet de la voie ferrée qui passait près de l’étang Walden, au Massachusetts. Les fermiers du coin n’avaient pas d’observatoire; ils avaient un sifflet, qui accusait un retard proportionnel à leur éloignement de la voie. Édimbourg a résolu le même problème en faisant les deux : une boule horaire sur le monument Nelson, à Calton Hill, visible des navires dans le Firth of Forth, et le canon pour tout le monde.

Une boule se voit, elle ne s’entend pas. Depuis l’autre rive de la Tamise, à Greenwich, la lumière met des millionièmes de seconde à arriver; aucun marin n’aurait pu mesurer ce retard. C’est ce que je voulais dire par honnête. La boule n’a rien à corriger. Quiconque la voit commencer à tomber la voit au même moment que les autres, où qu’il se trouve, pourvu qu’il puisse la voir.

La boule a ses défauts. On ne peut pas la voir la nuit, dans le brouillard ou sous une forte pluie, et on ne la hisse pas les jours de grand vent, parce qu’une boule qui monte et descend le long d’un mât par gros temps met en danger le mât et les personnes en dessous. On peut tirer un canon par tous les temps. Il faut croire la boule sur parole; c’est peut-être pourquoi il en reste si peu.

Les fils

Le télégraphe a changé la fonction de la boule horaire. Jusqu’aux alentours de 1850, une boule ne pouvait donner que l’heure de l’horloge qui se trouvait à côté d’elle. Avec un fil, elle pouvait donner l’heure d’une horloge située très loin, sans que personne sur place ait besoin de savoir quelle heure il était.

Le meilleur exemple se trouve à Deal, sur la côte du Kent, où les navires attendaient dans les Downs, les eaux abritées entre le rivage et les bancs de Goodwin, qu’un vent les pousse dans la Manche. En 1855, une ancienne tour de signalisation de l’Amirauté, sur le front de mer, a été équipée d’une boule horaire. Dès lors, celle-ci tombait à une heure, à la réception d’un signal électrique envoyé de Greenwich, à une centaine de kilomètres. Le gardien de Deal la hissait à une heure moins cinq, puis à une heure moins deux, exactement comme à Greenwich, avant d’attendre que le fil la fasse tomber.7 Le système a fonctionné par intermittence jusqu’en 1927.

Les chemins de fer avaient déjà constaté qu’il était plus facile de fonctionner avec une seule heure qu’avec plusieurs. À partir de novembre 1840, la Great Western Railway a adopté l’heure de Londres sur sa ligne; en 1847, la Railway Clearing House a recommandé à toutes les compagnies membres de faire de même. Pendant un temps, la Grande-Bretagne a vécu à deux heures : celle des chemins de fer et celle que donnait le soleil à chaque ville. L’horloge de la Bourse, sur Corn Street, à Bristol, a encore deux aiguilles des minutes, séparées d’environ dix minutes : l’une pour Bristol, l’autre pour Londres. L’heure de Greenwich n’est devenue l’heure légale de la Grande-Bretagne qu’en 1880.

There was even railway time observed in clocks, as if the sun itself had given in.

Charles Dickens, Dombey and Son (1848), chapter 15

Dickens écrivait cela comme une plainte, à propos d’un quartier londonien éventré pour faire passer une voie ferrée. Aujourd’hui, c’est une juste description de ce que la boule horaire et son fil avaient accompli : le soleil n’avait pas cédé, mais une horloge installée dans un bâtiment sur une colline avait eu le dernier mot.

À quoi sert une boule aujourd’hui

La radio a rendu la boule horaire inutile. À partir de 1924, la BBC a diffusé six brefs bips avant l’heure, et un navire pouvait capter l’heure de Greenwich partout où il recevait le signal, dans le brouillard, la nuit, sans voir le moindre mât. On a vérifié la marche des chronomètres par radio, puis par satellite. Aujourd’hui, la majeure partie du monde prend l’heure des horloges atomiques sans même y penser, grâce au téléphone avec lequel on filmait la boule.

Pourtant, les boules continuent de tomber. À Lyttelton, le port de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, une station de boule horaire construite en 1876 a été endommagée par les séismes de 2010 et de 2011, et sa tour s’est écroulée lors d’une réplique, en juin de cette année-là. Elle a été reconstruite et a rouvert en novembre 2018.8 Personne à Lyttelton n’en avait besoin pour régler un chronomètre. On l’a reconstruite quand même, comme on répare une horloge qui appartenait à un grand-parent : non parce qu’on a besoin qu’elle donne l’heure, mais parce que c’est celle qui l’a toujours donnée.

La boule horaire la plus célèbre du monde ne donne pas du tout l’heure. Depuis le dernier soir de 1907, une boule descend le long d’un poteau à Times Square, à New York, pour marquer le début de la nouvelle année. C’est une boule horaire à l’envers : elle descend lentement pendant une minute et arrive à minuit, au lieu d’attendre en haut et de partir à une heure. Mais la grammaire est la même. Tout le monde regarde la même chose, au même moment, et s’entend.

Cinq minutes d’avertissement

Je suis restée dans la cour après la chute. La plupart des gens sont partis tout de suite, comme après un feu d’artifice. La boule reposait au bas de son mât; un homme près de moi a vérifié sa montre en la comparant à la boule, puis, je crois, à son téléphone, et s’est fait un signe de tête, comme si les deux étaient justes.

Ce que donne la boule, ce n’est pas vraiment l’heure. Toutes les personnes dans cette cour avaient dans leur poche l’heure à la milliseconde près. Elle donne quelque chose de plus rare : cinq minutes pendant lesquelles des inconnus se mettent d’accord pour regarder la même chose, puis un moment exactement identique pour tout le monde. L’avertissement compte davantage que la chute. Un signal auquel il faut se préparer est un signal qu’on a de bonnes chances de ne pas manquer.

J’ai commencé à en garder ma propre petite version. Les jours ouvrables, à une heure moins cinq, j’arrête d’écrire, et à une heure, je recommence. Ça ne me rend pas plus ponctuelle. Ça donne un milieu à ma journée, ce que la plupart des horloges n’arrivent pas à faire.

Notes
  1. Les heures indiquées sont celles que donne l’Observatoire royal à ses visiteurs. La boule horaire suit l’heure moyenne de Greenwich en hiver et l’heure d’été britannique en été; en été, elle tombe donc à midi solaire, à quelques minutes près.

  2. Regardez le sommet du mât, pas le bas. Au moment où la boule touche terre, l’instant qu’elle annonçait est déjà passé.

  3. Un navigateur ne remettait jamais le chronomètre à l’heure. Il notait son erreur (son avance ou son retard) et sa marche (la variation de cette erreur chaque jour), puis tenait compte des deux dans ses calculs. Ouvrir le boîtier pour bouger les aiguilles aurait causé plus de tort que toute dérive.

  4. La Terre tourne de 360 degrés en 24 heures, soit 15 secondes d’arc par seconde de temps. Une minute d’arc de latitude équivaut à un mille marin, alors 15 secondes d’arc en représentent le quart. Loin de l’équateur, les méridiens se rapprochent, et l’erreur diminue d’autant.

  5. La boule de Washington tombait à midi, heure locale, depuis 1845. Les navires dans les ports américains avaient le même problème que ceux de la Tamise; il suffisait simplement de décaler l’heure du dîner.

  6. À environ 20 °C. Le son se propage un peu plus lentement dans l’air froid — environ 331 mètres par seconde au point de congélation — alors, par un après-midi de janvier, le coup de canon arrive encore plus tard.

  7. La ligne n’était pas toujours fiable : certains jours, le signal arrivait trop faible pour libérer la boule, ou n’arrivait pas du tout. Pendant des années, le fil a couru sous terre sans isolation adéquate, ce qui, près de la mer, est une recette pour les ennuis.

  8. Je ne suis jamais allée à Lyttelton. Tout ce que j’en sais vient de photos de la tour reconstruite qui, comme il arrive aux choses reconstruites, semble un peu plus sûre d’elle-même que l’ancienne.

Vous recevez cette lettre parce que vous l’avez demandée sur Tidetable. Pour cesser de la recevoir, utilisez le lien que votre service d’infolettre ajoute ici.